Le merveilleux pouvoir du langage et de l’art
Les anthropologues ont largement constaté qu’une langue porte la mémoire du temps. Le langage est un symbole de ce que le plus simple peut permettre de créer et de transformer en articulations complexes. De simples phonèmes au nombre limité. Notre espèce articule des mots qui portent un sens et autorise la communication. Un miracle aussi fort que celui porté par la musique et dont les constituantes ne sont que de modestes notes. Notes dont les agencements subtils et organisés peuvent vous offrir une profondeur d’émotion sans comparaison. Nous ne pouvons pas dresser raisonnablement une liste exhaustive des œuvres qui offrent cette forme de miracle (p.ex. L’œuvre de Franz Schubert — Piano Trio in E flat, op. 100.)
Ce sont ces chefs-d’œuvre qui nous illustrent toute la richesse que l’on peut construire sur la base d’éléments qui, séparés, paraissent après tout élémentaires. Un miracle recherché par tous les artistes, mais qui garde un secret semblant inexplicable et non automatisable. Un reflet des raisons qui peuvent pousser des scientifiques à imaginer la conscience émerger de briques assez simples. Une conscience qui pourrait se percevoir comme une double intégration de l’information et des signaux. Une propriété qui émergerait à l’échelle de l’ensemble et que l’on ne peut expliquer simplement à des échelles plus réduites. Une propriété émergente. À cette image, certaines phrases symbolisent tellement plus que leurs simples termes. Ce pouvoir s’illustre merveilleusement bien dans les premiers vers du poète Louis Aragon, Que serais-je sans toi, dans le roman inachevé publié en 1956. Vous y trouverez bien plus que ces mots :
« Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement »
En plus de porter les émotions, la langue a ce dernier pouvoir, celui de porter l’histoire et le savoir, celui de conter l’histoire des hommes. Nous pouvons affirmer que l’histoire des hommes s’écrit avec l’histoire des langues et inversement[1]. La phylogénie des langues austronésiennes étudiant les liens entre les langues apparentées révèle le voyage pionnier des anciens marins du sol de Madagascar jusqu’à l’ile de Pâques.
L’écriture est, elle aussi, une évolution majeure comme le rappelle Stephen Hawking. Sa naissance signifiait que « les informations pouvaient être transmises de génération en génération, autrement que génétiquement via l’ADN. » Le premier passage de l’homme comme un être créateur d’une ressource réutilisable et synonyme de progression, de savoir, de connaissance et d’une science qui ne devra plus s’effacer.
Nous nous sommes extraits peu à peu de nos contraintes d’espace et de temps. Les technologies étendent ces ambitions et de telles possibilités. L’homme veut alors préserver ce qu’il a créé et lui faire dépasser les limites pour lui offrir une chance. Chance de le sauver, chance de se sauver. Le savoir doit désormais atteindre des distances temporelles et des durées spatiales hors normes. La conservation de ce patrimoine est un enjeu clé dans une époque de doute et de transformation.
[1] M. Ben Hamed et P. Darlu, Gènes et Langues : une longue histoire commune ? Les Bulletins et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, 2008.
