La métaphore biologique et spirituelle de l’arrivée d’une intelligence artificielle générale

Extrait de l’ouvrage — L’Éden avant la chute : Le déni d’une intelligence artificielle générale

La métaphore biologique

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Nous l’avons vu, depuis sa conceptualisation, l’intelligence artificielle n’a cessé d’affronter l’homme (test de Turing, échecs, go, vision, etc.). La compétition, si elle reste notre format de référence sera néfaste, car alors, nous nous disputerons un jour des ressources essentielles à notre survie. Cette compétition révèle une forme de déni de notre impuissance face à la machine. Il faut se convaincre étape après étape, des possibilités offertes par celle-ci. Comme si, attachés à nos valeurs et nos fragilités, nous étions inquiets de la promesse d’une technologie qui garantissait au moins en apparence la réussite.

Nous avons, au fil des âges, perçu avec plus ou moins d’inquiétude la victoire de l’intelligence artificielle face aux joueurs d’échecs et du jeu de Go. Fallait-il se réjouir d’avoir conçu une machine qui dépasse nos capacités ? Auquel cas, ces évènements auraient-été une fête. Ou se surprendre des possibilités de la machine et s’inquiéter de notre devenir d’homme fragile. Auquel cas, ces évènements auraient dû nous permettre de sortir du déni.

Tandis que les acteurs économiques se trouvaient tantôt encouragés, tantôt bousculés par le marché et les réussites, le public voyait apparaitre l’automatisation et les algorithmes comme un présent de plus en plus palpable et réel. L’apprentissage, la vision, la linguistique ont peu à peu pris une forme numérique, tout comme l’amitié l’adresse, l’échange ou l’influence.

Nous ne pouvons remettre en cause l’utilité de nos technologies pour l’amélioration de nos processus et nos sociétés. Le remplacement des tâches difficiles et complexes pour les humains par des machines indique des signes intéressants de symbiose. Hans Moravec indiquait que le plus complexe en robotique est souvent le plus simple pour l’homme. Les raisonnements de haut niveau seraient-ils plus faciles pour la machine ? On pense à la capacité de se déplacer, de reconnaitre des formes, d’apprendre une démarche, de produire un raisonnement. Ce paradoxe n’est pas accepté par nos nouvelles sciences.

En intelligence artificielle, on reconnait qu’un raisonnement de haut niveau est particulièrement complexe à reproduire. La question de la conscience dans la machine en est un exemple marquant. On notera toutefois que certaines tâches faciles pour la machine (mémorisation, calculs) sont tout à fait hors de portée des humains. La comparaison des deux laisse entrevoir une complémentarité remarquable. Peut-être est-ce là le secret de son succès et de la coexistence des deux qui est observée aujourd’hui.

Il y a presque une forme de symbiose entre un adolescent et un smartphone. Un échange de temps et d’énergie, de données et de plaisirs, pour faire subsister l’un dans les bras de l’autre des heures durant.

La machine apprend des données laissées par les humains pour accomplir des tâches complexes avec des performances remarquables. L’autoorganisation et l’adaptation sont des talents communs entre la nature et l’homme. Les affrontements qui ont marqué l’histoire de l’IA doivent désormais laisser place à cette complémentarité. C’est cette symbiose (du grec σύν sýn, ensemble, et βίος bíos vie) qui a garanti le succès des machines dans notre société. Pour conserver notre vie commune, la valeur et préserver notre humanité, nous devons repenser la relation symbiotique au fil de l’avancée de la machine. Il s’agit de déplacer le point d’équilibre entre les espèces sans pour autant perdre le contrôle.

La nature révèle deux options. Le mutualisme, une symbiose profitant aux deux espèces, et le commensalisme, une symbiose qui profite uniquement à une espèce sans nuire à l’autre. Nous ne savons pas vers laquelle des options nous nous dirigeons.

L’intérêt premier du calculateur était de pouvoir effectuer des opérations que l’homme ne pouvait pas accomplir sans erreurs. L’homme utilisait ensuite la machine pour prendre des décisions et l’alimentait avec des formules et des chiffres. L’équilibre tenait au fait que l’homme n’avait aucun intérêt à combattre la machine sur sa dimension calculatoire. Des années plus tard, les machines identifient des maladies de la rétine de manière automatique. Si celle-ci peut mettre en péril certaines dimensions de la profession, l’équilibre tient, car, le médecin peut allouer plus de temps au patient et encourager la dimension humaine qui n’est pas remise en cause par la machine. On pense à la médecine aux 4P, plus prédictive, plus préventive, plus personnalisée et participative. Une nouvelle fois, l’homme a pu accepter de céder du terrain en conséquence d’un avantage et d’une longueur d’avance sur des dimensions plus humaines.

Si à chaque phase d’évolution de l’IA, à chaque montée des eaux, l’homme a dû mettre de côté des compétences qui sont gérées par la machine, il a su s’élever en focalisant ses efforts sur d’autres champs toujours hors de portée. En imaginant l’arrivée de robots capables de supplanter les interactions sociales, d’autres capable d’être au niveau d’un expert, et d’une intelligence artificielle générale en mesure de supplanter l’homme dans tous les domaines, où trouver ce point d’équilibre ? Où trouver la valeur de l’homme, celle qui ne transparait pas derrière une machine, même émotionnelle, qui ne transparait pas dans le savoir-faire, la compétence ou l’intelligence ? Si nous laissons avancer une IAG sans anticiper ce problème, le sens même de notre humanité peut être remis en question sans imaginer une quelconque teneur destructrice de cette technologie. Faut-il s’assurer que le point d’équilibre reste à une portée acceptable de tous ? Faut-il repenser le sens de l’homme au-delà de ses actions, de ses émotions pour lui trouver un talent caché qu’il gardera hors de portée de la machine ? S’agit-il de la conscience ? De la vie, de la mort ?

Si le point d’équilibre dépasse nos espérances et notre contrôle, alors la symbiose risque de ne plus être d’actualité. La biologie nous apprend la possibilité d’une compétition entre espèces. C’est ce scénario que nous redoutons.

Au-delà de la biosphère : la noosphère

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Teilhard de Chardin mentionne initialement le concept de Point Oméga. À l’image de la dernière lettre de l’alphabet grec, il fait référence à une forme de finalité. Un point ultime du développement de la pensée de l’homme. Un point vers lequel convergerait l’univers. Le résultat inévitable d’une augmentation de la complexification de l’univers et de l’espèce humaine.

Stephen Hawking insistera sur cette notion de complexité, affirmant que le XXIe siècle serait le siècle de la complexité. Le mathématicien et physicien John von Neumann, dans les années 1950, mais aussi bien plus récemment le futurologue Ray Kurzweil utilisent cette notion de singularité technologique pour illustrer le moment hypothétique de notre histoire où la croissance technologique devient incontrôlable et irréversible, entrainant des changements imprévisibles dans la civilisation humaine [2]. Ce dernier est un écho remarquable à ce point Omega sous un angle cosmique et technologique. Dans l’œuvre mon univers, Pierre Teilhard de Chardin décrit sa vision du point Oméga :

« Comme une sphère rayonnant à partir de centres innombrables, le Monde matériel nous apparait comme suspendu, aujourd’hui, à la conscience spirituelle des hommes. Que nous apprend l’union créatrice sur l’équilibre et l’avenir de ce système ? — Elle nous avertit formellement que le monde que nous voyons est encore profondément instable et inachevé : instable parce que les millions d’âmes (vivantes ou disparues) incluses aujourd’hui dans le cosmos forment un multiple branlant qui a besoin, mécaniquement, d’un centre pour tenir ; inachevé, parce que leur pluralité même, en même temps qu’elle représente une faiblesse, est une puissance et une espérance d’avenir — l’exigence ou l’attente d’une unification ultérieure dans l’esprit […]. Si le monde infrahumain est consolidé par nos âmes à nous, le Monde humain, à son tour, n’est concevable que supporté par des centres conscients plus vastes et plus puissants que les nôtres. Et ainsi, de proche en proche (de plus multiple en moins multiple), nous sommes amenés à concevoir un centre premier et suprême, un oméga, en qui se relient toutes les fibres, les fils, les génératrices de l’univers, — centre encore en formation (virtuel), si on envisage la complétion du mouvement qu’il dirige, mais centre déjà réel aussi, puisque, sans son attraction actuelle, le flux général d’unification ne pourrait soulever le Multiple. » [1]

Suivant la thèse du minéralogiste Vladimir Vernadsky, Teilhard de Chardin utilisera le nom de noosphère afin d’illustrer cette nouvelle étape du développement de la Terre. Suivant la géosphère, puis la biosphère, la noosphère englobe les communications humaines. Cette sphère est d’autant plus concrète aujourd’hui que les satellites naviguent autour de notre planète et que les ondes portent nos messages de cette nouvelle sphère. Le cloud offre un lieu de partage et de fusion des idées et des actes à la fois à nos hommes et à nos machines. La réflexion proposée est particulièrement adaptée à une lecture de nos technologies actuelles de communication cerveau à cerveau.

Une vision qui a une dimension incontestablement prophétique, non seulement de la mondialisation, mais aussi de l’internet et des avancées en intelligence artificielle.

En découvrir plus dans l’ouvrage — L’Eden avant la chute : le déni d’une intelligence artificielle générale.

[1] « Mon Univers », Œuvres IX, Pierre Teilhard de Chardin, p. 75–76, 1924

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Professeur associé à la paris school of business. Docteur en science de l’information. Auteur du manuel du métavers

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charles perez

Professeur associé à la paris school of business. Docteur en science de l’information. Auteur du manuel du métavers